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Laetitia Vitaud

Laetitia Vitaud

Parlons Argent

Emploi : le coût d’être bientôt vieille

12 juin 2025

Vives Media est partenaire de la note « Le coût de la séniorité des femmes », publiée en juin 2025 par la Fondation des femmes.

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Lorsque la Fondation des femmes m’a demandé de rédiger une note sur le coût de la séniorité pour les femmes de 45-65 ans, je me doutais que j’allais me retrouver face à mon propre miroir. À 46 ans, me voilà officiellement dans cette catégorie que les entreprises appellent déjà « senior ». Et c’est troublant.
D’un côté, je me sens mieux dans ma peau qu’il y a vingt ans. J’aborde les deux prochaines décennies de ma carrière avec de l’enthousiasme et une clarté nouvelle. De l’autre, impossible d’ignorer cette peur sourde qui grandit en moi: vais-je devenir invisible? Va-t-on me juger ringarde? Cesser de me solliciter pour des conférences, des projets auxquels j’aspire à participer ?

Cachez, madame, cet âge que je ne saurais voir

Car voilà ce que révèle le travail que j’ai effectué pour rédiger cette note, publiée ce jeudi 12 juin: nous vivons un paradoxe saisissant. La mi-vie est un moment de grande lucidité pour les femmes. Mais c’est précisément à ce moment-là que la société nous rend invisibles. Nous disparaissons des radars au moment même où nous pourrions être les plus utiles.

 

Cette invisibilisation n’est pas que symbolique: elle a un coût économique vertigineux. L’écart salarial avec les hommes bondit de 23,8% à 29,4% après 55 ans. Au total, sur 20 ans, entre 40 et 60 ans, les hommes ont accumulé 157 245 euros de plus que les femmes sur la base des revenus individuels identifiés par l’Insee.

 

Et quand un sixième des 55-69 ans se retrouvent «ni en emploi ni en retraite», les femmes représentent 60% de ces oubliés. Derrière ces chiffres se cache une réalité brutale: nos carrières s’effondrent quand celles des hommes atteignent plus souvent leur apogée.

 

Nous sommes environ 9 millions de femmes de 45 à 65 ans en France. Un groupe démographique en forte croissance. Avec l’expérience, nous portons un regard critique et éveillé sur le coût invisible de la maternité, des séparations, de l’aidance. Mais au moment précis où notre lucidité atteint son sommet, la société détourne le regard.

 

À l’image de Cassandre dans la mythologie grecque, condamnée à prédire l’avenir sans jamais être crue, les femmes de cette génération voient avec justesse les injustices qu’elles ont traversées, mais dans les médias, la politique ou les organisations, leur parole reste marginalisée, comme si leur clairvoyance dérangeait.

 

Les chiffres parlent d’eux-mêmes: les femmes de plus de 50 ans ne représentent que 18% des personnes visibles dans les médias, alors qu’elles constituent 41% de la population.
Dans le recrutement, 68% des cabinets considèrent l’âge comme un facteur potentiellement discriminant, et 78% évoquent l’apparence physique comme un frein à l’embauche des femmes seniors. On ne veut ni les voir, ni les entendre.

Les effets contrastés de l’ancienneté

Contrairement aux hommes qui voient leurs conditions de travail s’améliorer avec l’ancienneté, nous, femmes de 45-65 ans, connaissons souvent un décrochage ou une dégradation. Nos carrières, déjà hachées par la maternité, s’enlisent davantage. Nous sommes 33,7% à travailler à temps partiel (contre 11% des hommes), et plus de la moitié d’entre nous prendrons notre retraite après avoir connu des périodes de non-emploi.

 

Nos revenus stagnent quand ceux de nos collègues masculins progressent. Quand un homme quinquagénaire accède à des responsabilités qui l’éloignent des tâches les plus pénibles, sa collègue du même âge reste souvent cantonnée aux mêmes fonctions, subissant une usure accrue.

Pression sur la génération-sandwich

Les femmes constituent souvent la « génération sandwich », prise en étau entre des enfants encore dépendants et des parents vieillissants. Il y a 11 millions d’aidants en France, dont 60% sont des femmes. Or 43% des femmes aidantes ont dû arrêter de travailler. Et le retour à l’emploi — quand leur situation évolue — relève du parcours de la combattante. Il n’est pas rare qu’elles doivent baisser les bras en attendant l’âge légal de la retraite.

 

La grand-maternité, souvent sous-estimée, représente à elle seule 23 millions d’heures de garde hebdomadaires. Un travail gratuit et invisible qui pèse sur nos carrières, même quand il est effectué avec plaisir et avec amour.

Ni salariée, ni retraitée: la zone grise

Cette précarisation progressive conduit à une véritable bombe sociale. L’écart de pension entre femmes et hommes reste massif: 38% en défaveur des femmes. Résultat: 70% des retraités pauvres sont des femmes.

 

Les réformes successives des retraites, en allongeant la durée de cotisation et en repoussant l’âge légal de départ, ont multiplié les situations de «ni en emploi ni en retraite» et plongé de nombreuses femmes dans un purgatoire invisible.

 

Derrière ce phénomène se cachent des trajectoires marquées par l’usure professionnelle, les problèmes de santé chroniques et un profond sentiment d’exclusion sociale.
Or, c’est précisément parce que la question de la santé reste un angle mort des politiques de l’emploi des seniors, que cette bombe sociale enfle silencieusement. On parle de travailler plus longtemps, mais on ignore trop souvent dans quel état.

Au travail, une santé à mieux prendre en compte

Ainsi, la ménopause reste taboue au travail. Seules 30% des salariées osent en parler à leur employeur. Une «pénalité de la ménopause» handicape la carrière des femmes seniors: une récente étude britannique révèle qu’elles subissent en moyenne une baisse de 4,3% de leurs revenus dans les quatre années suivant un diagnostic de ménopause – une perte qui atteint 10% la quatrième année. Bouffées de chaleur en réunion, troubles du sommeil qui affectent la concentration, sautes d’humeur mal gérées: ces symptômes sont minimisés ou ignorés par les employeurs.

 

Les troubles musculo-squelettiques (TMS) touchent davantage les femmes (60% des cas), avec un indice de gravité trois fois plus important. Pendant que les accidents du travail masculins baissent de 27%, les nôtres augmentent de 40%. Ces TMS surviennent plus tôt dans la carrière des femmes et sont souvent liés aux gestes répétitifs des métiers féminisés: caissières, aides-soignantes, agentes d’entretien.

 

En somme, la pénibilité du travail féminin, qui concerne massivement les femmes seniors, reste largement invisible car elle ne correspond pas aux critères pensés pour les métiers masculins industriels.

9 pistes de transformation

Nous, femmes de plus de 45 ans, représentons plus d’un quart de la population française. Nous formons un groupe démographique plus riche, plus nombreux, plus influent qu’auparavant. Nous n’avons pas envie de « disparaître » ni de subir ce que Sophie Dancourt appelle le «syndrome du couvent», cette injonction silencieuse à nous faire discrètes.

 

En conclusion, la note de la Fondation des femmes rappelle que cette précarité n’est pas une fatalité. Elle évoque 9 leviers d’actions, dont certains sont heureusement déjà à l’œuvre, notamment grâce à l’engagement d’entreprises, d’associations, du Club Landoy précurseur sur le sujet des seniors au travail et des aidants, et qu’il faudrait diffuser encore plus largement.

 

1-lancer une campagne nationale contre les inégalités subies par les femmes seniors. Exemple : intégration dans la Charte 50+ du Club Landoy d’engagements encore renforcés sur les femmes.
2-faire en sorte que l’aidance compte dans le calcul de la retraite.
3-prendre en compte la pénibilité de certains métiers féminins.
4-repenser les métiers du care pour limiter l’usure.
5-protéger les droits des temps partiels contraints.
6-renforcer la recherche sur la ménopause.
7-former les médecins du travail aux enjeux de la ménopause.
8-rendre visible les « ni en emploi ni en retraite ».
9-créer des congés aidants et grands-parents.

 

Car oui, notre invisibilisation a un coût. Un coût pour nous, mais aussi pour la société entière qui gaspille nos compétences, notre expérience, notre potentiel. Il est temps de chausser les lunettes du genre ET de l’âge pour voir enfin ce qui fragilise plus d’un quart de la population. Et pour que les générations qui nous suivent n’héritent pas de cette injustice systémique.

Laetitia Vitaud

Laetitia Vitaud

Après avoir enseigné pendant dix ans la culture anglaise et américaine, Laetitia s’intéresse aujourd’hui à l’avenir du travail. Elle fait partie des experts de l’Institut Montaigne et est l’autrice de plusieurs ouvrages sur le sujet, dont notamment Du labeur à l’ouvrage aux éditions Calmann Lévy, dans lequel elle analyse les évolutions dont le travail fait l’objet à l’ère numérique. Par ailleurs, elle est Experte du Lab du média RH Welcome to the Jungle, co-fondatrice avec son compagnon Nicolas Colin de Nouveau Départ, un média “qui explore la crise et les transitions”. Elle est également l’autrice d’une newsletter sur l’avenir du travail avec une perspective féministe, Laetitia@Work.

Pour ViveS, Laetitia forme un duo de choc avec Valérie Lion, pour questionner et décrypter la place des femmes dans le monde du travail et l’économie.

LE + VIVES

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À ÉCOUTER

Adapter le travail aux hommes … et aux femmes
Dans cet épisode de Transformer le travail, le podcast de l’ANACT, on découvre pourquoi les femmes et les hommes ne font pas face aux mêmes risques pour leur santé au travail. Avec Florence Chappert, sociologue, Brigitte Grésy, experte des stéréotypes sexistes, et Éric Peltier, ergonome.

 

Ménopause et âgisme : une femme politique s’engage
Dans cet épisode du podcast Chaud Dedans, Claire Fournier reçoit Stéphanie Rist, députée ayant mené une mission gouvernementale sur la ménopause. Au-delà des enjeux de santé publique et du tabou persistant sur ce sujet, la députée partage son expérience personnelle face à l’âgisme et au sexisme en politique, offrant un témoignage rare sur les défis que rencontrent les femmes dans l’exercice du pouvoir.

 

+ de 50 ans et tenus à l’écart du marché du travail. Ils/elles témoignent – le constat 
Cet épisode du podcast PLAFF (Place aux femmes fortes) de Claire Flury donne la parole à 7 chercheurs d’emploi seniors. À travers leurs témoignages, on constate les préjugés dont ils sont victimes et l’hostilité du marché de l’emploi envers les seniors.

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À LIRE

Les flamboyantes, Charlotte Montpezat, Édition des Équateurs, 2023
Un essai puissant et engagé qui brise le silence autour de l’invisibilisation des femmes de plus de 50 ans, pourtant au sommet de leur vitalité. À travers récits personnels, témoignages et analyses, l’autrice nous invite à repenser les stéréotypes de genre et d’âge avec lucidité, rage… et espoir.

 

Femmes invisibles – Comment le manque de données sur les femmes dessine un monde fait pour les hommes, Caroline Criado Perez, First Editions, 2020
L’autrice de ce best-seller mondial révèle comment l’absence de données genrées façonne un monde inadapté aux femmes. Un essai percutant qui met en lumière les biais systémiques dans la recherche, l’urbanisme ou encore la médecine. Et qui rend évidente la nécessité de croiser des données sur le genre et sur l’âge.

 

La jeunesse éternelle n’est pas un modèle viable pour les femmes actives
Laetitia Vitaud a interviewé Sophie Dancourt, autrice du livre Vieille, c’est à quelle heure ? (Leduc, 2022). Cette journaliste dénonce l’âgisme violent subi par les femmes et transforme ce constat accablant en manifeste optimiste, montrant comment la ménopause peut devenir un tremplin professionnel plutôt qu’une mise au placard.

 

Femmes, pauvres, carrières incomplètes… quelles sont les premières victimes des inégalités entre les retraites?
Cet article des Décodeurs du Monde, publié en 2023, analyse les inégalités de pension entre retraités, en soulignant que les femmes, en raison de carrières plus morcelées, touchent en moyenne 40 % de moins que les hommes.

 

Le Baromètre Landoy de la France qui vieillit, novembre 2024 : où l’on voit que 50 ans est un âge pivot dans la vie professionnelle, et que cet âge reste le premier facteur ressenti de discrimination à l’embauche.

 

 

3 newsletters de Vives 

 

Peut-on aider sans compter ?  Laure Marchal met en lumière les conclusions de sa note pour la Fondation des femmes sur « Le coût d’être aidante », chiffres à l’appui.

 

Saviez-vous que votre plus gros patrimoine, c’est votre retraite ? Catherine Laurent rappelle comment la retraite constitue le principal patrimoine pour 99 % des Français ainsi que les leviers pour l’optimiser.

 

Hormones au plus bas, compétences au plus haut! Olivia Villamy décrypte les difficultés professionnelles que peut engendrer la ménopause, et le rôle de l’entreprise.

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À REGARDER

Santé des femmes au travail : comprendre les enjeux pour agir

Un webinaire organisé le 20 juin de 14h à 15h par l’ANACT à l’occasion de la 22e semaine pour la qualité de vie et des conditions de travail, qui se tiendra du 16 au 20 juin.

 

Aurore, un film de Blandine Lenoir (2017): le portrait d’une femme quinqua, séparée, ménopausée (incarnée par Agnès Jaoui), qui vient de perdre son emploi et apprend qu’elle va être grand-mère. Poussée par la société vers la sortie, elle va entrer en résistance. Disponible en vod.

À lire aussi

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J’ai l’impression d’avoir toujours eu conscience que nous vieillissions et que nous étions unis par cette expérience de vie. Or, un jour, j’ai été confrontée aux préjugés en raison de mon âge.

Mélissa-Asli Petit
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