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Prof - école - différence hommes / femmes

Wood - agence Virginie

Yves Deloison

Yves Deloison

Formations Parlons Travail

Prof, un métier de femme, vraiment ?

14 septembre 2023

«Le plus beau métier du monde» ? Je commence par ce cliché pour souligner qu’être le «plus beau» ne garantit pas d’être le plus apprécié. La preuve : la profession d’enseignant traverse une crise profonde. En 2023, plus de 1 300 des postes ouverts aux concours de professeurs des écoles publiques françaises – soit environ 15% sur les 9 162 proposés – n’ont pas été pourvus. Ceux qui aspirent à transmettre des savoirs aux plus jeunes et à accompagner le développement de leurs capacités intellectuelles et sociales sont de moins en moins nombreux. Cette mission auprès des citoyens de demain est pourtant cruciale.

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“Quand un métier se féminise, il se dévalorise”

Plus inquiétant encore, les effectifs sont de moins en moins mixtes. En 2021-2022, les services statistiques de l’Éducation nationale (DEPP) comptabilisaient 71 % de femmes chez les enseignants du secteur public : 85,6% dans le premier degré et 58,7% dans le second degré. Est-ce la féminisation du métier qui engendre le manque d’attractivité ? «Comme l’avait dit Lionel Jospin alors Premier ministre à propos des professeurs, « quand un métier se féminise, il se dévalorise »», relate Rémi Boyer, président de Aide aux profs, une association qui accompagne l’évolution professionnelle des professeurs. «Dans l’inconscient collectif, le prof est peu qualifié et mal payé. Et les décideurs politiques considèrent que, comme ce sont majoritairement des femmes qui exercent cette profession, il s’agit d’un salaire d’appoint.»

 

Dans un article du webmagazine EVE, Marie Donzel, consultante en innovation sociale, décrypte : «une pensée plus méthodologique […] analyse la façon dont un métier change de genre, selon qu’il se valorise ou se dévalorise dans une société donnée. Ainsi, aussi vrai que l’industrie du cinéma, initialement animée par une majorité de femmes est devenue le terrain de jeu d’hommes quand elle a brassé argent et prestige, les métiers de l’enseignement se sont féminisés à mesure que leur valeur sociale s’est dégradée.» 

 

Le métier de « maître d’école », soit celui qui possédait le savoir et qui lui conférait un statut de notable, devenu « instituteur » puis « professeur des écoles », a perdu de son aura en quelques décennies. En parallèle, le niveau de rémunération s’est effondré en quarante ans. L’économiste Lucas Chancel a calculé qu’un jeune enseignant de collège (hors primes) percevait l’équivalent de 2,3 fois le SMIC en 1980 contre 1,2 fois en 2021.

Pourquoi la profession attire de moins en moins

En outre, alors que tout le système pousse à faire des heures supplémentaires – le ministère de l’Éducation nationale préfère augmenter cette enveloppe plutôt que de recruter –, primes et indemnités qui les rétribuent ne sont pas prises en compte dans le calcul de la pension de retraite et ne participent pas aux cotisations sociales qui financent le régime de solidarité. «Dans un contexte de baisse du chômage et de forte inflation, les métiers d’enseignants sont de moins en moins attractifs, m’explique Rémi Boyer. Et la revalorisation discutable promise en 2023 accroît un sentiment de mépris à l’égard des profs.»

 

D’autant que la chute de rémunération s’accompagne d’autres maux : régression de l’estime collective, déclassement et manque de reconnaissance, conditions d’exercice difficiles, en particulier dans les grandes villes. “Entre l’augmentation du nombre d’élèves par classe, les difficultés de mutations qui obligent à travailler loin de chez soi, le manque de soutien de la part de la hiérarchie, les conditions de travail des enseignants se sont nettement dégradées, témoigne Anna Benjamin, autrice du livre Prof : Une journaliste en immersion. En outre, l’enchaînement des réformes depuis des années les épuise.”

 

Cela découragerait-il davantage les messieurs ? En mai 2023, la revue Social Networks a publié une étude de l’Université de Zurich basée sur des données issues du marché du travail britannique et révélant que les hommes désertent les professions où les femmes sont majoritaires. Ils sont deux fois plus susceptibles de quitter un métier aux trois-quarts exercé par ces dernières que si elles ne forment que 25% des effectifs. L’image genrée perçue par la société inquiéterait-elle les mâles ? C’est probable puisque perdure une hiérarchie entre ce qu’on considère comme masculin ou féminin et qui assigne des rôles différenciés.

Les filles réussissent mieux à l’école mais continuent de s’orienter vers des professions moins reconnues. Plus tard, elles optent pour les temps partiels ou aménagent leur carrière en fonction des besoins des proches. La figure féminine de l’enseignant associée aux qualités qu’on lui rattache (écoute, empathie, etc.) en fait un métier du « care » (soin à autrui). Cette vision réductrice contribue aussi à la féminisation du corps enseignant. Le sociologue Per Block évoque une «résistance à la mixité», consciente ou non, de la part des hommes.
Mais la tendance s’inverse plus on monte dans la hiérarchie, quand les métiers sont mieux rémunérés et plus prestigieux, comme on le constate avec les profs d’université.

Des pistes concrètes de revalorisation

Pour revenir à la quasi-parité telle qu’elle existait dans les années 1950, la revalorisation de la profession s’impose. «Il faut d’abord en finir avec les actions qui discréditent le métier, s’agace Rémi Boyer. Parce que l’État affirme qu’on n’a pas les moyens d’améliorer la situation financière des professeurs, il organise des « job dating » dans les académies déficitaires comme Versailles et Créteil.» Une méthode de recrutement à la va-vite suivie d’une formation accélérée qui laisse pensif sur la valeur accordée à la mission de ces recrues.

 

Autre sujet : la carrière de l’enseignant qui se joue sur trois grades, la classe normale, le hors classe accessible à partir de 20 années de carrière, et la classe exceptionnelle passé 25 ans de carrière qu’on conditionne notamment à la valeur professionnelle. «A peine 10% des profs accèdent à cette classe, de manière opaque et au bon vouloir des inspecteurs et recteurs. On doit constituer une échelle qui garantisse une évolution tout au long de la carrière.»

Rémi Boyer n’y va pas par quatre chemins : «Pour redonner de la valeur au métier et accroître la mixité, il faut doubler le salaire brut de base à tous les échelons», assène-t-il.

 

Par ailleurs, l’Éducation nationale manque totalement de souplesse en matière de ressources humaines. «Cela nuit à l’attractivité du métier, souligne Rémi Boyer. Sous couvert de « nécessité de service », l’institution refuse les demandes de départ en détachement, de disponibilité ou de rupture conventionnelle, voire parfois de démission.» L’exercice du métier pourrait être concentré en première partie de carrière. «Sur la base du volontariat, les profs âgés de 20 à 45 ans pourraient opter pour des horaires d’enseignement de 24 à 30 séquences de 45 mn par semaine. À partir de dix ans de service intensif, on pourrait ainsi favoriser leur évolution professionnelle vers d’autres horizons. Actuellement, ce métier est une véritable prison ! Comment avoir envie de le pratiquer dans ces conditions ?» 

 

Certes, il est déjà possible de sortir du face-à-face pédagogique avec les élèves en acceptant des missions particulières : coordonnateur de discipline, d’activités physiques et sportives, artistiques ou technologiques, référent décrochage, etc. Dans le secondaire, cela permet d’alléger le service d’enseignement et de percevoir une indemnité pour mission particulière (IMP) d’un montant de 312,50 à 3 750 euros par an. «Plus disponibles et à même d’accepter et d’intégrer des heures supplémentaires à leur emploi du temps, les hommes en profitent davantage», a d’ailleurs remarqué Anna Benjamin.

Davantage d’hommes enseignants, ça changerait la donne !

Pas suffisant toutefois pour attirer massivement ces derniers. Dans un texte intitulé Faut-il favoriser la mixité hommes-femmes chez les professeurs des écoles ?, Sébastien Dupont, docteur en psychologie, constate : «La faible mixité des enseignant(e)s pourrait […] contribuer – avec beaucoup d’autres facteurs – à l’écart moyen des résultats entre filles et garçons et à la surreprésentation des garçons dans les situations de difficultés d’apprentissage et d’échec scolaire.»

Pour lui, «les filles comme les garçons peuvent bien sûr s’identifier à des femmes comme à des hommes». Mais il insiste : «La surreprésentation des femmes parmi les enseignant(e)s permet ainsi davantage aux filles de se reconnaître dans le corps professoral et de se sentir « chez elles » à l’école. Les garçons, en revanche, rencontrent rarement des hommes enseignants – du moins avant le collège – et doivent chercher à l’extérieur de l’école des modèles masculins.» Pour le thérapeute, «l’absence de figures masculines à l’école participe ainsi à la reviviscence de cultures virilistes et machistes».

 

Il évoque la proposition du sociologue François Dubet pour favoriser la mixité : créer un système de «discrimination positive envers les candidats masculins aux concours». Par ailleurs, on peut légitimement s’étonner que des initiatives pour attirer les femmes vers les métiers où elles sont peu présentes n’aient pas d’équivalent inverse. Certes, la dévalorisation précédemment évoquée pénalise l’argumentaire en faveur de l’enseignement. Mais au-delà des freins, rien n’empêche de nourrir des vocations à l’égard de ceux qui s’orientent ou se reconvertissent. Pour que la transmission des savoirs redevienne le plus beau métier du monde.

 

 

Illustration : un grand merci à Wood et l’agence Virginie.

Yves Deloison

Yves Deloison

Conférencier, journaliste indépendant, podcasteur et auteur de plusieurs livres, Yves Deloison se passionne particulièrement pour les questions de genre, l’égalité femmes-hommes, les stéréotypes, mais aussi les reconversions professionnelles.

Dans son livre Pourquoi les femmes se font toujours avoir ? écrit en 2013, il dresse le bilan de la situation des femmes en France. En interrogeant une batterie de stéréotypes et en chahutant nos propres contradictions, Yves Deloison propose à chacune et à chacun de se remettre en question en toute simplicité et de réfléchir à une façon de vivre mieux, que ce soit à la maison, au travail, en famille ou au sein du couple.

LE + VIVES

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À LIRE

  • Et ça vous étonne qu’on trouve plus de profs ? de Sylvain Bersinger. L’ancien enseignant d’économie livre un témoignage entre humour et critique, sans langue de bois, pour nous faire collectivement réfléchir aux leviers afin que le « plus beau métier du monde- » le soit réellement. Enrick B. Éditions, 2023.

 

  • L’ex plus beau métier du monde, de William Lafleur.Un réquisitoire sans concession, écrit par un prof qui a recueilli des témoignages auprès de centaines de collègues. Flammarion, 2023.

 

  • Prof : Une journaliste en immersion, d’Anna Benjamin. L’autrice raconte son expérience d’enseignante, un métier multifacettes – “psy, flic, assistante sociale et prof”- qu’elle a pratiqué durant six mois.Éditeur Goutte d’or, 2023

 

  • Crise d’attractivité du métier d’enseignant, quelles réponses des pays européens ? par Gérard Longuet. Un rapport d’information du Sénat publié en juin 2022.
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À REJOINDRE

  • Aide aux profs : créée en 2006, l’association agit en faveur des professeurs en difficulté qui souhaitent une seconde carrière en mobilité interne mais aussi en préventif, elle accompagner les étudiants et salariés du public et privé tentés par le professorat. Le portail contient une méthode d’auto-décision en 15 étapes pour devenir ou non professeur.
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À ÉCOUTER

  • Essentielles – Un métier gratifiant même s’il y a de plus en plus de difficultés
    Dans l’épisode 6 de ce podcast de France Info consacré aux femmes qui exercent un métier essentiel à la société, Salhia Brakhlia part à la rencontre d’Anaïs Brunet, professeure d’histoire-géographie à Evreux.

 

  • L’Heure du Monde – Y aura-t-il des profs à la rentrée des classes ?
    Sylvie Lecherbonnier, journaliste au Monde, explique les raisons du désamour pour la profession d’enseignant à la veille de la rentrée 2022. Un an plus tard, les causes sont toujours là…

 

  • Thune – Raphaël : ex riche, nouveau prof
    « Je me souviens de ce mois de septembre 2017 où j’ai touché mon premier salaire. J’ai touché quelque chose comme 1450 euros et j’ai cru que c’était une prime d’entrée dans le métier. Mes collègues se sont marrés et m’ont dit que c’était mon salaire. Je crois que je ne m’en suis toujours pas remis. » Devenu prof après une reconversion, Raphaël livre un témoignage redoutable sur l’ingratitude financière subie dans ce métier.
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À VOIR OU REVOIR

  • Réconciliations, le collectif, un documentaire sur la méthode mise en œuvre par Jérémie Fontanieu, professeur de sciences économiques et sociales dans un lycée de Drancy pour créer une boucle entre professeurs, élèves et parents. Un premier extrait de 50 mn est disponible en ligne, avant de découvrir le film complet au cinéma dans quelques mois.

 

  • Un métier sérieux, un film de Thomas Lilti avec Vincent Lacoste, François Cluzet, Louise Bourgoin, Adèle Exarchopoulos. Par le réalisateur d’Hippocrate, Médecin de campagne et Première année. Thomas Lilti raconte cette fois-ci l’histoire d’un jeune professeur remplaçant, sans expérience, qui vit sa première rentrée au collège et découvre les affres du métier. Au cinéma le 13 septembre 2023. L’occasion de revoir aussi un classique, Le plus beau métier du monde, film de Gérard Lauzier sorti en 1996, mettant en scène Gérard Depardieu dans le rôle d’un prof de province qui prend un poste dans un collège difficile de la banlieue parisienne. Disponible sur Canal VOD.

 

  • Être et avoir, le superbe documentaire de Nicolas Philibert sorti en 2002, sur une classe unique dans un village au coeur de l’Auvergne, où un seul maître (incarné par Georges Lopez) enseigne aux enfants de la maternelle au CM2. Disponible sur Canal VOD ou Arte.
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