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Valérie Lion

Valérie Lion

Formations Parlons Travail

Mission accélération

Jeudi 12 février 2026

Et si grâce aux sciences, on gagnait en indépendance financière ?

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Elle s’appelle Sophie Adenot : retenez bien ce nom. Elle est cette semaine la deuxième Française de l’histoire à s’envoler dans l’espace, trente ans après Claudie Haigneré.

 

Retenez bien son nom. Car son visage n’a pas encore occupé toutes les Unes des magazines. Dix ans après le premier vol de Thomas Pesquet vers la Station spatiale internationale (ISS), Sophie Adenot incarne pourtant une nouvelle génération d’astronautes tricolores. Et son parcours, avant même de partir pour huit mois à bord de l’ISS, en fait déjà une héroïne. La jeune femme a progressé étape par étape vers son rêve spatial. Ingénieure diplômée de Sup-Aero, elle a intégré l’Armée de l’air française à 23 ans, après un master de recherche au MIT puis un an chez Airbus Helicopter comme ingénieure en conception des cockpits. Son objectif : devenir pilote d’hélicoptère. Mission accomplie en 2008. Elle poursuit ensuite sa formation et en 2018, elle est la première femme certifiée pilote d’essai d’hélicoptère en France. La voilà lieutenant-colonel de l’Armée de l’air. En 2022, elle est sélectionnée comme astronaute de carrière à l’ESA… parmi plus de 22 000 postulants !

« Si je n’avais pas été inspirée, je n’en serais pas arrivée là »

Sophie Adenot le reconnaît volontiers. La figure de son illustre aînée a été déterminante : « J’avais 14 ans quand Claudie Haigneré a décollé avec la mission Cassiopé. Cela a représenté une dose d’inspiration incroyable : petite fille, je découpais les articles de magazine, je collais les photos en face de mon bureau et quand je bossais les maths et les équations qui me semblaient si loin de l’aventure spatiale à laquelle je rêvais, je regardais mon mur de photos et d’articles et ça me donnait une énergie incroyable. Si je n’avais pas été inspirée par Claudie Haigneré, jamais je n’en serais arrivée là, clairement ».

 

Les rôles modèles jouent un rôle clé pour aider les jeunes filles à se projeter dans un métier. C’est pourquoi l’inscription prochaine du nom de 72 femmes scientifiques sur le pourtour de la Tour Eiffel vient réparer un déséquilibre flagrant : depuis 1889, le monument le plus célèbre de France rend hommage à 72 hommes de sciences. De femmes, point. « L’invisibilisation est délétère », dénonce l’astrophysicienne Isabelle Vauglin, présidente de l’association Femmes et Sciences qui a travaillé à la sélection des 72 élues parmi plus de 200 noms.

 

Sophie Adenot est-elle assez visible ? En tout cas, le 13 février, elle devrait entrer à son tour dans l’histoire. Un double symbole car elle va décoller alors qu’on vient de célébrer la Journée internationale des femmes et des filles de science. Une journée pour rappeler une évidence : les sciences ont besoin des femmes et les femmes ont besoin des sciences.

Un monde qui ne voit que d’un œil et marche sur un seul pied

Les femmes ne représentent qu’un tiers des chercheurs dans le monde aujourd’hui. « En France, le CNRS compte 43% de femmes dans ses rangs, mais quand on regarde dans le détail, elles sont à 85% dans les métiers support de la recherche, souligne Isabelle Vauglin. Ainsi il n’y a que 10,5% de femmes en physique théorique, 12,7% en instrumentation scientifique. »

 

Dans le numérique, ce n’est pas mieux : selon un rapport du HCE publié en 2023, à peine 30% des effectifs du secteur sont des femmes, dont 16% dans les métiers techniques. Dans l’intelligence artificielle, c’est pire : les femmes ne représentent que 26,3 % de la main-d’œuvre en Europe et 22 % à l’échelle mondiale, selon le premier Baromètre européen de l’IA publié par JFD et EY Faber Novel l’an dernier. Et à peine 12% des chercheurs.

 

Les conséquences sont désastreuses. D’abord pour la société : les équipes de recherche non-mixtes dessinent un monde qui ne voit que d’un œil et marche sur un seul pied. On le sait dans l’IA où les biais de genre sont non seulement reproduits mais amplifiés par la machine. On l’a constaté dans l’automobile où jusqu’en 2024 les airbags étaient inadaptés (voire dangereux) pour les morphologies féminines et où les ceintures de sécurité n’ont jamais été adaptés aux poitrines féminines et aux femmes enceintes. Enfin, on l’a découvert dans la santé où les tests cliniques ont longtemps été exclusivement menés sur des volontaires masculins, parce que les cycles hormonaux auraient perturbé les données.

 

« De la médecine à l’intelligence artificielle, l’exclusion n’est jamais neutre : elle crée des angles morts qui coûtent en innovation, en équité… et parfois en vies humaines » soulignait ainsi il y a quelques mois Elyès Jouini, responsable de la chaire Unesco Femmes et Sciences à l’université Paris-Dauphine PSL.

200 000 postes à pourvoir d’ici 2030

Cela n’est pas sans conséquence non plus pour les carrières des femmes : non seulement elles ne participent pas à la construction du monde de demain, mais elles n’ont pas accès aux opportunités professionnelles les plus prometteuses et les plus rémunératrices. D’après le classement LinkedIn des 25 métiers en croissance en 2026, la moitié sont scientifiques ou techniques dont ingénieur IA classé n°1, responsable automatisation classé n°5, expert informatique classé n°15, etc.  Dans tous ces métiers, les femmes sont minoritaires (moins de 20%).

 

Et pourtant ! « La tech, c’est 200 000 postes à pourvoir d’ici 2030 en France, rappelle Catherine Ladousse, à l’origine du rapport du HCE sur les femmes dans le numérique. Or, il n’y a que 15% de filles ! ». « Il manque 20 000 ingénieurs par an en France », déplore de son côté Fanny Oursel, responsable du Parity Lab à l’EPF. L’ex- école polytechnique féminine, qui a fêté ses 100 ans l’an dernier, était à l’origine exclusivement réservée aux femmes. Elle s’est ouverte aux hommes depuis 1994 et dénombre désormais 35% de filles dans ses rangs. Ce qui reste plus élevé que la moyenne des écoles d’ingénieurs – environ 30%. A Polytechnique, à la rentrée 2025, la nouvelle promotion ne comptait que 19% de femmes.

 

Pour Catherine Ladousse, le problème est double : d’une part, on ne valorise pas assez les métiers scientifiques et techniques ; d’autre part, on ne crée pas les conditions pour que les filles s’orientent vers ces métiers. Une enquête de l’économiste Anne Boring, de la chaire Women in Business à Sciences-Po, a récemment démontré que les parents sont en moyenne plus ouverts à tous les domaines d’études pour leurs filles, mais plus attentifs au niveau de rémunération lorsqu’il s’agit de leurs fils. Résultat : les filles, plus libres de « choisir ce qui leur plaît », s’orientent plus souvent vers des filières menant à des métiers moins bien rémunérés. Les femmes sont ainsi majoritaires en sociologie, filière qui affiche un salaire net mensuel médian de 1 860 euros trente mois après l’obtention du master en 2020, alors que les filières scientifiques sont associées à des salaires médians nettement plus élevés – jusqu’à 2 730 euros en mathématiques.

 

Plusieurs rapports publiés l’an dernier ont tiré la sonnette d’alarme. Pouvoirs publics et écoles ont pris la mesure du problème. Tout le monde s’accorde sur le fait qu’il y a urgence à renforcer la part de femmes dans les sciences. Sous l’impulsion d’Elisabeth Borne, alors ministre de l’Education nationale, le gouvernement a lancé au printemps 2025 un plan « filles et maths ». En 2023, quand elle était Premier ministre, la même Elisabeth Borne (polytechnicienne de formation) avait annoncé la création du programme TechpourToutes, dont l’ambition est d’accompagner 20 000 jeunes filles vers les métiers de la tech. Porté par la fondation Inria, il a démarré officiellement en novembre dernier.

Concours, quotas, non-mixité : des tabous à briser

Dans les écoles aussi, les initiatives se multiplient. L’EPF a créé en 2025 une voie de recrutement réservée aux filles : 50 places en plus (100 cette année), accessibles par un concours spécifique, « qui donne toutes leurs chances aux filles, sans être dégradé » précise Fanny Oursel. Puis 20 heures de cours par semestre dédiées à l’insertion professionnelle, « pour déverrouiller certaines peurs, faire entendre sa voix, savoir prendre sa place » détaille Fanny Oursel. Avec cette initiative, l’EPF brise un tabou : celui du concours unique. « Les jeunes filles sont moins à l’aise avec les QCM, elles appréhendent ce format et se mettent en difficultés alors qu’elles sont compétentes. ». En clair, le QCM qui mise sur la rapidité et ne pénalise pas les mauvaises réponses, mesure les performances. Pas les compétences.

 

Elyes Jouini ne dit pas autre chose dans une tribune publiée le 11 février par La Croix. Il appelle à revoir le format des concours des écoles d’ingénieurs, qui privilégient la rapidité à l’approfondissement. « Mais il y a des résistances car on pense que le concours reste la meilleure façon de respecter la méritocratie républicaine. C’est comme les quotas, l’idée hérisse beaucoup de gens. Or les quotas existent de fait dans les classes préparatoires avec les internats, réservés aux garçons. Ce qui exclut les filles ».

 

Elyès Jouini estime aussi qu’il faudrait briser un autre tabou, celui de la non-mixité. « Plusieurs études ont démontré que les filles sont meilleures en sciences quand elles sont dans des groupes de travail non mixtes. Cela permet d’effacer l’impact du genre : les filles ne subissent plus la menace du stéréotype (la crainte d’être mise en défaut car elles sont supposées moins bonnes que les garçons), et les enseignants sont aussi libérés de leurs stéréotypes (la tendance à survaloriser les garçons) ». De son côté, le rapport du HCE proposait d’introduire une bonification dans Parcourssup pour les filles candidatant dans des filières où elles sont sous-représentées (sur le modèle des points bonus pour les boursiers). Proposition non retenue à ce jour…

 

Il faudra sans doute en passer par de telles mesures radicales. Car aussi nécessaires et stimulants soient-ils, les rôles modèles telles Sophie Adenot ne suffisent pas à renverser des décennies de croyance selon laquelle les sciences ne sont pas faites pour les femmes ou les femmes pas pour les sciences. Les travaux de la sociologue Clémence Perronet l’ont prouvé : même quand les filles franchissent tous les obstacles et s’imposent dans ces milieux masculins, elles ont le sentiment de transgresser des normes de genre.

Valérie Lion

Valérie Lion

Valérie Lion est rédactrice en chef de ViveS. Elle a intégré le groupe Bayard en 2020 comme rédactrice en chef à l’hebdomadaire Le Pèlerin. Elle a plus de 20 ans de métier comme journaliste économique, ayant travaillé pour L’Agefi, Enjeux les Echos, Le Nouvel Economiste avant de rejoindre L’Express en 2004 comme rédactrice en chef successivement des pages Réussir, Economie puis des hors-séries. Elle a imaginé et piloté la plate-forme « Somme toutes » dédiée aux femmes dans le business, avec pour slogan : « Quand les femmes comptent, l’économie progresse ». Elle est également une passionnée du Canada et vient de publier « Comprendre les Canadiens » aux Editions Riveneuve.

 

LE + VIVES

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À ÉCOUTER

  • Devenir astronaute avec Sophie Adenot : dans cet épisode du podcast Elles font l’espace, la nouvelle astronaute française raconte avec simplicité et naturel comment son destin a basculé.
  • Femmes & sciences ; quand l’IA manque de modèles, un épisode du podcast Ex-Machina de Dauphine-PSL consacré aux révolutions de l’intelligence artificielle.

À REGARDER

  • Le discours de plusieurs étudiantes diplômées de Polytechnique lors de la remise des diplômes de la promo X20 en juin 2025, dénonçant avec sobriété et efficacité les violences sexistes et sexuelles qu’elles ont dû affronter durant leur scolarité.

À SUIVRE

  • En direct, le décollage de Sophie Adenot et de ses trois coéquipiers.

 

  • Le programme TechpourToutes, qui accompagne les lycéennes, les étudiantes et les jeunes diplômées dans leur insertion professionnelle ; il suffit de s’inscrire, c’est gratuit. Une plateforme a ainsi été mise en place pour offrir des stages de seconde dans le numérique.

À DÉCOUVRIR

  • Les noms des 72 femmes scientifiques qui seront bientôt inscrits sur le pourtour de la Tour Eiffel : au coté de Sophie Germain et Marie Curie, 70 femmes moins connues mais dont les travaux ont fait progresser la science.
https://vivesmedia.fr/wp-content/uploads/2022/10/CategorieLire.png

À LIRE

  • « Matheuses. Les filles, avenir des mathématiques », par Clémence Perronet, Claire Marc, Olga Paris-Romaskevich (CNRS Editions, 2024) : un ouvrage original fruit d’une enquête auprès de 45 adolescentes et nourri de problèmes mathématiques pour encourager à la pratique !

À CONSULTER

  • Le rapport du Sénat « XX=XY, féminiser les sciences, dynamiser la société », publié en octobre 2025. Après un état des lieux très documenté, le rapport dresse une liste de 20 recommandations, parmi lesquelles : expérimenter des quotas de filles dans l’enseignement supérieur scientifique, repenser les processus de sélection au sein des filières scientifiques en adaptant les épreuves des concours d’entrée, développer des bourses dédiées, des places en internat, des espaces temporaires de non-mixité.

 

  • Le rapport « Filles et Maths, lutter contre les stéréotypes, ouvrir le champ des possibles », publié en février 2025 par l’Inspection générale de l’éducation, fixe comme objectif ambitieux de doubler le nombre de femmes actuellement dans les filières STEM.

 

  • Le rapport du HCE « La Femme Invisible dans le numérique : le cercle vicieux du sexisme » publié en novembre 2023, alertait sur la sous-représentation des femmes dans le numérique et l’urgence de renverser la tendance en prenant des mesures fortes comme les quotas de filles dans les lycées, ainsi que dans l’enseignement supérieur pour les filières du numérique ou encore un système de bonification dans Parcoursup pour les filles qui choisissent les filières numériques.
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