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sage-femme - homme - maïeutique - inégalités - tabou

Louise de Lavilletlesnuages

Maxime Ruszniewski

Maxime Ruszniewski

Formations Parlons Travail Parlons Égalité

Jacques, profession sage-femme

21 décembre 2023

Chaque mois de décembre, les chrétiens célèbrent une naissance. Au-delà de la religion, Noël est aussi une fête des enfants. J’en ignore la raison, moi qui ne suis pas de cette obédience, mais cette année une idée saugrenue m’a traversé l’esprit : et si Jésus avait été mis au monde par un homme ? Dans la crèche, il n’y avait pas de femme, à part Marie…

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Pourquoi si peu d’hommes dans ce métier ?

Moins de 3% des sages-femmes sont des hommes. Échanger avec UN maïeuticien (celui qui maîtrise l’« art de faire accoucher »), c’est faire l’expérience d’une société à l’envers, où des hommes vous confient évoluer dans un système « matriarcal » où ils cherchent leur place. Un monde dans lequel on vous regarde du coin de l’œil en première année, à la rentrée des classes. Une présence qui génère des suspicions, mais peu d’envies. Après tout, nous sommes dans un milieu de femmes. On y retrouve le travail en miettes, les horaires décalés, des tâches harassantes, et des rémunérations en total décalage avec le niveau de responsabilité.

 

Je n’ai pu rencontrer Jacques qu’en vidéoconférence : il est parti en contrat pour six mois à Koné, dans le nord de la Nouvelle-Calédonie. Réchauffé d’un bon plaid et d’une tisane, je le regarde entamer son petit-déjeuner composé de fruits exotiques.

 

Moi, fils d’un médecin et d’une psychologue, je réalise seulement en l’écoutant l’absurdité du concours d’entrée de cette profession. Les meilleurs étudiant(es) peuvent choisir médecine, les suivants dentaire, et les derniers, sage-femme. C’est dire la considération qu’on porte à celles et ceux qui assurent à eux seuls la natalité d’un pays. Une broutille !

 

Et pourtant, dès leur arrivée à l’école, la cadence des cours et des stages ne faiblit pas. Plus des deux tiers des étudiant(es) déclaraient souffrir, en 2018, de symptômes dépressifs et 20% des places sont laissées vacantes à chaque rentrée, selon une proposition de loi déposée en 2022 par les sénatrices Catherine Deroche et Raymonde Poncet Monge. Lorsqu’on entend « sage-femme » m’explique Jacques, on entend la « gentille femme », et non pas celle, ou celui, qui a la connaissance des femmes. Tout vient de là, de cette absence de reconnaissance sociale.

On veut le dissuader, il s’accroche

Jacques aurait pu devenir médecin. Mais les études à rallonge l’en ont dissuadé. Le week-end, il est aide-soignant dans des maisons de retraite, et révise ses cours pendant ses gardes de nuit.

 

Il ne garde qu’un triste souvenir de ses débuts dans la profession. À la fin de la première année, des enseignantes tentent de le décourager. Nous sommes en 2004. A l’époque, me confie-t-il, un homme sage-femme (ils ne sont que 4 dans sa promotion), c’est encore tabou. Une maître de stage lui lance : « Vous allez examiner des femmes dans leur intimité, vous êtes jeune, on va vous prendre pour un pervers. » Jacques lui répond du tac au tac : « Je pensais qu’on faisait de la médecine, pas du sexe. » Cette pointe d’insolence lui fait gagner son respect.

 

Sa première patiente a 37 ans. Il est tétanisé, et elle le voit. « Elle a été formidable, m’a guidé pendant toute la consultation, m’a appris à examiner un col. En fait, ce sont les femmes qui m’ont appris à faire les accouchements. »

Il découvre la beauté et la nécessité de ce métier

Son premier accouchement, il s’en rappelle comme si c’était hier. Il a 20 ans, un corps encore frêle, et ne se sent pas à la hauteur. Qui a dit que le sentiment d’imposteur était réservé aux femmes ? La délivrance se fait par voie basse, sans particularité. « L’un des plus beaux moments de ma carrière. Une poupée de chiffon pointe le bout de son nez. En trente secondes un corps respire et un cri sort. La vie apparaît dans ma main. »

 

Son plus beau souvenir ? L’accouchement de sa meilleure amie, avec qui il a partagé ses années d’études et de galère. Quant à sa pire expérience, elle a eu lieu la semaine précédente. Une dystocie des épaules, qui bloquent le passage du bassin. Il entrevoit la tête du bébé, violette. Jacques récite à haute voix la manœuvre de Jacquemier (consistant à abaisser le bras postérieur du bébé pour supprimer le relief des épaules) et en 20 secondes, le nouveau-né sort, indemne.

 

Jacques m’apprend l’autre rôle qu’occupent les sages-femmes après l’accouchement, et notamment la redécouverte, la réappropriation du corps. « Être nu(e) devant un soignant du sexe opposé n’est pas anodin. J’ai travaillé longtemps pour rendre l’examen gynécologique le plus agréable possible ». Avec les années, il a pris de l’assurance et évoque désormais les sujets les plus intimes, comme les violences faites aux femmes, ou encore la sexualité de ses patientes. Désormais, elles se confient à lui, comme elles l’auraient fait avec n’importe quelle autre praticienne.

Et si c’était à refaire ?

Lorsque je lui demande s’il recommanderait sa profession à un jeune qui se pose des questions sur son avenir, Jacques marque un silence. « Si c’était à refaire, j’opterais probablement pour un autre choix. J’ai perdu des années de vie. Les nuits de garde sont nombreuses, l’absence de reconnaissance est encore trop vivace. » Il n’empêche. Il aime son métier. « Avec les années, le bonheur d’accueillir une vie reste intact. » 

 

Hier, on offrait des fruits au marché à celui qui « a mis au monde le bébé de la voisine ». Dans la foulée, la maman du bébé victime de dystocie est venue lui remettre un gâteau sur lequel on pouvait lire : « Jacques le magicien ».

 

« Je suis l’élève des femmes, elles m’ont tout appris,  conclut-il. On dit souvent de nous qu’on « donne » la vie. C’est faux. C’est la femme qui s’en occupe ! Moi j’accompagne la naissance, je suis juste un passeur de vie. »

Tout est dans le « juste ».

Illustration : un grand merci à Louise de Lavilletlesnuages
Série Vives : Des hommes dans les métiers dits de femmes

Maxime Ruszniewski

Maxime Ruszniewski

Avocat de formation, Maxime Ruszniewski a d’abord exercé comme journaliste sur RTL et Canal+, avant d’être nommé conseiller au Ministère des droits des femmes de 2012 à 2014. Devenu producteur, il a cofondé en 2019 et dirige aujourd’hui Remixt, une entreprise qui propose une solution digitale pour sensibiliser et sonder de manière ludique les salarié.e.s sur les sujets de Diversité & Inclusion (sexisme, racisme, handicap etc.). Co-fondateur de la Fondation des Femmes, il en a été l’administrateur bénévole pendant deux ans. Auteur en 2021 d’un TedX remarqué –Comment être un homme féministe aujourd’hui ?– il a publié en février 2023 chez Marabout son premier essai, le Petit manuel du féminisme au quotidien.

LE + VIVES

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À VOIR

  • Sage-homme, long métrage de Jennifer Devoldère (2023)
    Après avoir raté son concours d’entrée en médecine, Melvin intègre sans conviction une école de sage-femme. Dans cette fiction réussie, qui évite les poncifs, c’est la rencontre avec sa future collègue – magistralement incarnée par Karine Viard –  qui va faire basculer les idées reçues du jeune homme.

 

  • Un homme sage-femme, documentaire de Martine Asselin (2018, Unis TV, Québec)
    Louis est un ancien artiste de cirque qui opère sa reconversion. La réalisatrice suit, quatre ans durant, celui qui s’apprête à devenir le premier homme sage-femme du Québec !
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À ÉCOUTER

  • Étudiants sages-femmes, la bonne place pour les hommes ?, un podcast de Slate audio
    Dans ce podcast, Thomas Messias interviewe la sociologue Alice Olivier qui a étudié durant plusieurs années la présence des hommes dans les études de sage-femme, non pas pour en révéler le caractère « insolite », mais pour l’ « examiner comme un fait social à part entière ».

 

  • Quand des hommes choisissent des études « féminines », un épisode du podcast Genre, etc., produit par Sciences Po, qui explore avec la chercheuse Alice Olivier la situation des hommes dans les études de sage-femme ou d’assistant social.

 

 

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À LIRE

  • Un article de La Croix sur l’évolution de la profession de sage-femme
    Déjà autorisées à pratiquer l’ivg médicamenteuse depuis 2016, les sage-femmes sont désormais autorisées depuis mi-décembre à pratiquer l’ivg instrumentale, afin de lutter contre les difficultés d’accès à l’avortement dans certains territoires français.

 

  • Un article du HuffPost sur les stéréotypes qui perdurent envers les hommes embrassant la profession de sage-femme.

 

  • Un article de Welcome To the Jungle sur les hommes rois quand ils sont minoritaires dans les métiers de femmes.
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À SAVOIR

  • Quelle formation pour devenir sage-femme ?
    Lisez la fiche métier du CIDJ, ou bien la page Formation du Conseil national de l’Ordre des sages-femmes.

 

  • L’histoire du métier en France est relaté dans cette page, et cette autre page passionnante retrace l’évolution du métier selon les époques et les pays.

 

  • L’étymologie du terme sage-femme est intéressante, avec le débat sur le mot femme, souvent désigné comme la praticienne, alors qu’il pourrait bien s’agir de la patiente qui accouche. Tout comme son équivalent en anglais, « midwife », qui désigne celle ou celui qui est « avec la femme ».

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