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Accueil > Newsletters > Inspirations > Forger son identité entre les cultures
diversité, culture, identité, nationalité,

Louise de Lavilletlesnuages

Laetitia Vitaud

Laetitia Vitaud

Inspirations

Forger son identité entre les cultures

30 juillet 2022

Les livres de l’été ViveS : cette semaine, le livre qui m’a enrichie en me montrant que c’est en se confrontant à l’altérité qu’on trouve son identité.

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Vous connaissez sûrement l’expression « avoir le cul entre deux chaises ». Quand on est comme moi issue d’une famille multiculturelle, on se pose beaucoup de questions sur la communication, l’exil et l’identité. Quelle est mon identité ? D’où me vient cette envie de toujours aller voir ailleurs ?

 

Il y a des romans qu’on n’oublie pas. Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie (2014) est de ceux-là. Ce livre m’a accompagnée pendant mes années d’expatriation et ma propre quête identitaire. Troisième roman de l’autrice, Americanah raconte le périple états-unien d’une étudiante nigériane qui finit par retourner dans son pays, transformée par la culture américaine. Cette superbe histoire d’exil et d’amour continue de m’habiter des années après sa lecture.

1. Ce que je croyais avant

Née en France d’une mère allemande et d’un père français, j’ai toujours éprouvé un vif intérêt pour l’apprentissage des langues et les histoires de migration et d’exil. C’est peut-être pour cela que je suis devenue professeur d’anglais ! Passionnée d’histoire américaine, j’avais une vision assez figée de l’impact de l’esclavage puis de la guerre civile américaine sur les Noirs américains. C’est vrai que cette histoire est omniprésente dans les rapports sociaux américains : près de 150 ans après l’abolition de l’esclavage dans le pays, les Noirs américains restent lestés par le poids des discriminations.

 

Avant, ma vision de l’histoire était un peu figée. J’étais persuadée qu’il fallait apprendre des langues et lire des livres d’histoire pour mieux comprendre les autres cultures et la sienne. Je pensais qu’il y avait des « Africains-Américains », des « Latinos », des « Italo-Américains »… comme il y a, en Europe, des « Franco-Allemands » et que chaque catégorie est le produit d’une histoire. Mais les catégories sont tellement plus mouvantes que ça… Les nouvelles migrations, d’Afrique et d’Asie, changent constamment le paysage ethnique et culturel !

 

Récit initiatique, Americanah fait vivre, à travers le personnage principal d’Ifemelu, une histoire d’apprentissage, de passage. C’est là toute la force d’un bon roman : on vit cet apprentissage de façon empathique plutôt que de se contenter d’emmagasiner des connaissances désincarnées. Toute bonne oeuvre de fiction enrichit son lecteur d’une vie supplémentaire !

2. Ce que j'ai découvert

Ifemelu, l’héroïne du roman, quitte le Nigéria et son amour Obinze, censé la rejoindre plus tard, pour aller faire ses études aux États-Unis. Hélas, faute de visa, Obinze émigre clandestinement à Londres où la dureté de la vie le remplit d’amertume. Ifemelu, elle, rencontre la culture américaine et le racisme. « Avide de tout connaître de l’Amérique, d’entrer au plus vite dans sa nouvelle peau », elle rencontre des tas de difficultés, comme tous les immigrés du monde : avoir la sécurité sociale, trouver du travail, surmonter le sentiment de solitude dans une culture étrangère sans jamais vraiment trouver sa place… Contre toute attente, cette « Noire non américaine » devient après quelques années une star de la blogosphère : insoumise, la fière Africaine parle avec humour et irrévérence de la question du racisme. Ça étonne et ça détonne. Qu’est-ce qu’être noir ? Dans son blog, elle écrit : « cher Noir non Américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. »

 

Alors qu’elle a surmonté beaucoup d’épreuves et rencontré le succès, elle décide de rentrer. De retour au Nigéria après 15 ans d’absence, elle est chez elle tout en étant « étrangère ». Le cul entre deux chaises-continents, Ifemelu reste à l’intersection de l’Afrique et de l’Amérique. Elle s’est découverte « Noire » en se confrontant aux Américains pour finalement se voir qualifiée d’ « Américaine » par ses compatriotes. Enrichie d’une autre vision du monde, Ifemelu regarde autrement les contradictions de la société nigériane et de sa diaspora. « Le Nigéria devint l’endroit où elle devait être, le seul endroit où elle pouvait enfouir ses racines sans éprouver en permanence le désir de les arracher et d’en secouer la terre. »

 

Avec cette brillante comédie sociale féministe, Chimamanda Ngozi Adichie touche du doigt la complexité de l’identité et le caractère toujours changeant de la culture d’un pays : chaque nouvel arrivant contribue à transformer le groupe qu’il/elle rejoint ! Les immigrés forgent leur identité dans un va-et-vient permanent entre leur culture d’origine et leur culture d’adoption.

3. Ce que j'ai appris à faire

La lecture de ce roman a accompagné mon propre parcours initiatique entre les cultures. En 2015, je suis partie en Angleterre où j’ai vécu 5 ans, puis j’ai déménagé dans un pays que je croyais connaître, l’Allemagne, où j’habite depuis 2020. J’y ai trouvé une altérité qui heurte la féministe française que je suis : les mères allemandes font face à des inégalités économiques colossales, faute de pouvoir y combiner la maternité et la vie professionnelle. Mais passé la phase de « choc culturel », je transforme peu à peu ma vision du monde, comme Ifemelu dans le roman.

 

Quand on n’a pas vécu la communication entre les cultures, on appréhende les interactions humaines en ignorant la dimension culturelle. Par défaut, on a tendance à regarder les autres avec le prisme de sa propre culture (et à se méprendre sur leurs intentions). En lisant Americanah, la blanche que je suis a appris à décoder des formes de communication dont j’ignorais l’importance : notamment, les épreuves et les messages capillaires ! Je n’imaginais pas à quel point les coiffures des Noirs américains sont un enjeu identitaire et politique (du lissage aux coiffures afro, rien n’est neutre). Une longue scène du roman qui se déroule dans un salon de coiffure afro donne au lecteur un aperçu incarné et vivant des échanges entre des cultures africaines en Amérique et la culture africaine-américaine.

 

C’est dans les salons de coiffure, dans les supermarchés, les parcs, les écoles, les administrations et tout un tas de lieux en apparence « triviaux » que se joue l’essentiel du récit initiatique que constitue toute migration. La littérature a ceci de commun avec la vie qu’elle nous apprend à regarder les détails. En ce qui concerne l’Allemagne, les petits détails les plus significatifs sont le design des fenêtres et des toilettes, les bouteilles consignées, le tri des poubelles ou encore les chaussures de randonnée de mes voisins bavarois… Loin d’être anecdotiques, ces détails font le sel d’une rencontre inter-culturelle. J’ai appris à mieux les regarder.

4. Mes citations-mantras

Les deux citations qui m’ont marquée illustrent les grandes thématiques du livre :

 

Sur l’impact au quotidien de vivre entre deux cultures :

 

« Le problème avec les relations interculturelles, c’est qu’on passe un temps fou à se justifier. Mon ex et moi passions des heures entières à nous expliquer. Je me demandais même parfois si nous aurions eu quelque chose à nous dire si nous avions été originaires du même endroit »

 

Et une belle métaphore de l’expérience imprévisible de l’altérité :

 

« Toute sa vie, il avait mangé des oranges sans pépins, des oranges cultivées pour ressembler à une orange parfaite, avoir une peau sans défaut et aucun pépin, si bien qu’à huit ans il ne savait pas qu’il existait cette chose curieuse, une orange avec des pépins »

5. Ce que ça a changé dans ma vie

Depuis 8 ans que je vis hors de France, je fais un parcours d’apprentissage loin de ce qu’on trouve dans les livres d’histoire et les manuels de langue. Au quotidien, je découvre les « oranges avec des pépins ». Dans les galères administratives associées au fait de ne pas entrer dans les cases prévues, j’apprends à décoder les signes d’une culture singulière et de rapports sociaux.

 

Comme Ifemelu, j’envisage de rentrer un jour dans mon pays de naissance (la France) car la vie à l’étranger me fait me sentir plus française que quand j’étais en France. Pourtant, je sais que l’expérience du retour est une nouvelle expatriation, car le pays dans lequel on rentre des années plus tard n’est plus le même et que la vision du monde que l’on a n’est plus la même non plus. Me sentirai-je demain étrangère comme Ifemelu de retour au Nigéria ? « Petite, elle connaissait tous les arrêts d’autobus et les rues de traverse, comprenait les codes tacites des contrôleurs et la gestuelle des vendeurs de rue. À présent elle avait du mal à saisir l’inexprimé. Depuis quand les commerçants étaient-ils aussi désagréables ? Les immeubles de Lagos avaient-ils toujours eu cet aspect délabré ? »

 

Oui, peut-être que je serai une étrangère partout. Mais je vois cela davantage comme une force que comme un handicap.

 

À défaut de devenir immigré·e à votre tour, vivez la vie d’Ifemelu en lisant Americanah et affûtez ainsi votre compréhension des chocs culturels et des transformations identitaires qui résultent de la migration ! J’en suis pour ma part sortie plus empathique, plus humble et plus intelligente.

 

Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, 528 pages, Gallimard, 2015, traduction Anne Damour. (paru en poche chez Folio en 2019)

Illustration : un grand merci à Louise de Lavilletlesnuages

Laetitia Vitaud

Laetitia Vitaud

Après avoir enseigné pendant dix ans la culture anglaise et américaine, Laetitia s’intéresse aujourd’hui à l’avenir du travail. Elle fait partie des experts de l’Institut Montaigne et est l’autrice de plusieurs ouvrages sur le sujet, dont notamment Du labeur à l’ouvrage aux éditions Calmann Lévy, dans lequel elle analyse les évolutions dont le travail fait l’objet à l’ère numérique. Par ailleurs, elle est Experte du Lab du média RH Welcome to the Jungle, co-fondatrice avec son compagnon Nicolas Colin de Nouveau Départ, un média “qui explore la crise et les transitions”. Elle est également l’autrice d’une newsletter sur l’avenir du travail avec une perspective féministe, Laetitia@Work.

Pour ViveS, Laetitia forme un duo de choc avec Valérie Lion, pour questionner et décrypter la place des femmes dans le monde du travail et l’économie.

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Le regard de Love for Livres

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L’une des qualités d’Americanah réside dans sa capacité fantastique à éveiller notre empathie. On peut lire des dizaines de plaidoyers antiracistes ou de livres d’histoire, aucun n’arrivera à la cheville de ce roman pour nous aider à comprendre l’autre. L’autre c’est Ifemelu, jeune Nigériane en quête d’un avenir, qui oscille entre les États-Unis où elle vit et a rencontré un certain succès et le Nigéria où sont restés suspendus ses rêves d’enfance et le souvenir de son premier amour Obinze.

 

En Amérique, elle réalise pour la première fois qu’elle est « noire » car la couleur de sa peau devient facteur d’injustice et de traitement différencié. Face à ce racisme ordinaire qui n’a ni limite ni trêve, la colère nous envahit. Mais là où Chimamanda Ngozi Adichie est forte, très forte, c’est que cette colère n’est pas brute et sans issue : elle débouche sur une réflexion pleine de nuances. A aucun moment, la narratrice ne juge radicalement une partie de l’Amérique ; elle nous aide plutôt à entrer dans la tête de différents personnages. Elle ausculte, via des scènes de la vie ordinaire comme le coiffeur ou les vêtements, les relations entre noirs-américains, africains et américains blancs. Elle met en évidence le fait que le racisme n’est pas toujours immédiat mais qu’il se nourrit aussi lentement d’ignorances et de maladresses. Elle montre par ailleurs que le retour au Nigéria n’est pas exempt d’autres injustices liées à la place des femmes dans la société : les hommes riches y ont le pouvoir même si Ifemelu, connaissant les codes, peut s’en départir sans y perdre son âme.

 

Aux côtés de la colère, l’amour, le vrai et l’immuable, règne en seigneur dans le roman. Malgré la distance, malgré les épreuves et la peur, Obinze reste le bien-aimé d’Ifemelu. Il tente lui aussi de trouver sa place au soleil au Royaume-Uni. Le texte nous fait ressentir à quel point partager des aventures communes, quand bien même elles ne sont pas synchrones, est essentiel dans une relation d’exception. Sans esprit guimauve mais avec un style corrosif et enlevé, Americanah montre qu’en amour comme dans tant d’autres domaines, tout vient à point sans forcer à qui sait vivre sans attendre et attendre sans en avoir l’air. Un brillant exercice de lâcher-prise littéraire pour inspirer nos plus précieux desseins.

 

Pour prolonger le plaisir de cette découverte :

 

  • Découvrir ou relire Maya Angelou, « Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage » (Livre de Poche, 2009)
  • Rester proche de Chimamanda Ngozi Adichie en lisant « Nous sommes tous des féministes » (Folio 2015)
  • Partager avec des enfants « Le Racisme expliqué à ma fille » de Tahar Ben Jelloun (Points 2021)

 

 

LIVRE

 

La série de l’été avec LOVE FOR LIVRES

 

Parce que les livres ont la capacité de changer notre regard sur la vie et sur nous-mêmes, chaque samedi, une plume de ViveS vous révèle le livre qui a transformé son existence.

 

En partenariat avec Love for Livres, cette nouvelle série vous donne des clés concrètes pour faire de vos émotions des alliées et vous accompagner au mieux dans votre parcours de vie. Elle est aussi une source de recommandations de livres divers et divertissants !

 

Et vous, avec quel livre avez-vous rendez-vous ?


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