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Accueil > Newsletters > Parlons Égalité > Monoparentalité : la fin de l’invisibilité

Laure Marchal

Laure Marchal

Parlons Égalité

Monoparentalité : la fin de l’invisibilité

Jeudi 21 mai 2026

Les mamans solo, une nouvelle force sociale

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Vous êtes peut-être l’une d’elles. Ou sinon, c’est une amie, une sœur, une collègue. Elles sont près de 2 millions en France. Tellement nombreuses et pourtant si peu visibles. Trop occupées à courir d’un lieu à un autre, d’une tâche à une autre, à l’image de Laure Calamy dans le film A plein temps. Elles, ce sont les mères en situation de monoparentalité. Aujourd’hui, en France, 1 foyer sur 4 est une famille monoparentale et dans 82% des cas, une femme est à sa tête !

 

Il y a encore récemment, ces femmes étaient largement ignorées. Elles-mêmes évitaient de se faire remarquer par crainte d’être davantage fragilisées. Désormais, les mamans solo ne se cachent plus. Les pouvoirs publics ont commencé à s’intéresser à leur sort. Tout a commencé par le ras-le-bol de deux élues au sein de la délégation aux droits des femmes du Sénat qui s’indignent : « Ce n’est pas possible que l’on ne parle jamais d’une famille sur quatre ! C’est inadmissible que les seules fois où on les mentionne, ce soit pour les stigmatiser » estiment Colombe Brossel, sénatrice de Paris, et Béatrice Gosselin, sénatrice de la Manche.

Trois rapports… et quelles décisions ?

Elles rédigent le premier rapport sur les familles monoparentales, publié en mars 2024 : « Familles monoparentales : pour un changement des représentations sociétales », et formulent 10 recommandations concrètes. Au même moment, leur collègue Xavier Iacovelli, sénateur des Hauts-de-Seine, planche aussi sur le sujet, avec la députée Fanta Berete, à la demande du Premier ministre de l’époque Gabriel Attal. Ce rapport sera remis au gouvernement en septembre 2024… alors que Michel Barnier vient de s’installer à Matignon. Il contient pas moins d’une quarantaine de recommandations. En mai 2025, la déléguée interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté organise une rencontre nationale « monoparentalité et pauvreté », une première.

 

Le 28 mai prochain, ce sera au tour de l’Observatoire de l’émancipation économique des femmes de mettre le sujet sur la place publique avec une note intitulée « Le coût de la monoparentalité pour les femmes ». On y trouvera un état des lieux précis du coût financier et social de la monoparentalité, assorti d’une dizaine de propositions pour améliorer le sort des mères solo. Parmi les pistes envisagées : la révision des règles de calcul, versement et fiscalité des pensions alimentaires et l’élaboration d’un mécanisme de compensation de la monoparentalité à l’heure de la retraite.

 

Il est en effet temps de passer à l’action. Car « les familles monoparentales, et tout particulièrement les mères isolées, sont exposées à un cumul sous-estimé d’inégalités et de difficultés : inégalités de genre, niveau de vie inférieur, privations matérielles et sociales, difficultés d’emploi, de logement, de mode de garde, etc. », souligne le rapport des sénatrices Brossel et Gosselin.

Pension alimentaire : bienvenue en absurdie

Des inégalités, des difficultés et des aberrations, il y en a dans la monoparentalité ! Prenons l’exemple de la pension alimentaire. Rappelons que dans l’écrasante majorité des cas, c’est la mère qui est bénéficiaire de la pension alimentaire, car en charge de la garde des enfants.  Or, deux barèmes existent. L’un défini par le ministère de la Justice, à l’intention des juges aux affaires familiales, l’autre par la CAF pour aider les parents qui fixent le montant de la pension par simple convention. Les règles de calcul ne sont pas les mêmes et produisent des écarts d’environ 50% sur les montants versés, le barème de la CAF se révélant plus favorable (comme le détaille le rapport des sénatrices – p. 43). Résultat ? Inégalité, injustice, somme tirée vers le bas, précarisation des mères, conflits accrus entre les parents.

 

Autre absurdité : la fiscalisation de la pension alimentaire. Concrètement : lorsque le père verse une pension à la mère, il bénéficie d’un abattement sur ses revenus du montant versé alors que son ex-femme va être imposée sur la somme reçue. La pension alimentaire est imposable comme une pension de retraite ! Une situation d’autant plus ubuesque que, selon la DREES, le montant moyen versé est de 190 €/mois par enfant alors que le coût réel d’un enfant est estimé à 750 €/mois ! En résumé : la mère est imposée sur une somme qui couvre seulement un quart du coût réel de l’éducation d’un enfant et qui n’est pas un revenu. Voilà comment certaines se paupérisent.

 

D’autres, alors qu’elles parviennent enfin à obtenir le paiement de la pension après des mois voire des années de bataille, se retrouvent à percevoir une somme importante d’un coup. Ce qui peut les conduire à basculer dans une tranche d’imposition supérieure, leur faisant en plus perdre le bénéfice de certaines prestations sociales (Allocation de soutien familial, aides au logement, bourses) ou payer plus cher des services essentiels (cantine, crèche, périscolaire). Recouvrer ce qui leur est dû va finalement les fragiliser financièrement. Voilà notamment pourquoi 46 % des enfants vivant seuls avec leur mère sont dans la pauvreté.

 

Lors de la discussion du budget 2026, l’automne dernier, plusieurs amendements ont été déposés, notamment par la députée Marie-Pierre Rixain, pour rendre plus juste la  fiscalisation des pensions alimentaires. En clair : défiscaliser les montants reçus par les parents bénéficiaires, et supprimer la déductibilité des montants versés pour les parents débiteurs. En vain : le projet de loi de finances définitif pour 2026 n’intègre aucune défiscalisation des pensions alimentaires reçues.

Le coût temporel, ignoré et abyssal

Le coût financier de la monoparentalité est élevé, c’est indubitable. Mais ce n’est pas le seul. Il existe un coût plus pernicieux, immatériel, qu’Olivia Barreau, fondatrice de l’association « Moi et mes enfants », a identifié : le coût temporel. Dans les ateliers qu’elle propose, elle demande aux mères de lister tout ce qu’elles doivent et voudraient faire dans une journée : travail, enfants, administratif, couple, formation, soin de soi, amis… Le nombre d’heures que cela représente est vertigineux : 40 heures. Par jour. L’équation ne tient pas. Les mamans solos rognent donc sur tout ce qui pourrait leur faire du bien. « Dans un foyer biparental, même inégalitaire, il y a du troc de temps », explique Olivia. « Toi tu fais les devoirs, moi je lis mon livre. Et puis ça s’inverse à un autre moment. C’est une forme de vases communicants. Dans une famille monoparentale, cela n’existe pas. »

 

Et que se passe-t-il pour que ça change ? Pour le moment, pas grand-chose… « Honnêtement, nous avons beaucoup souffert de l’instabilité gouvernementale, confie Colombe Brossel. Ce sujet doit être porté politiquement et installé dans la durée. Nous sommes allés voir 3 ministres des Affaires sociales, 4 ministres en charge de l’égalité femmes-hommes. Ça ne permet pas de construire. » Rien de ce qui a été proposé dans le rapport des sénatrices publié en 2024 n’a réellement abouti.

De la reconnaissance et des droits

Mais des initiatives locales ont vu le jour. « Aujourd’hui, la monoparentalité est devenue un fait politique » constate la sénatrice. Elle en veut pour preuves les dernières élections municipales : « J’ai été frappée de voir qu’un grand nombre de candidats ont formulé des propositions sur la question des familles monoparentales, à Paris, Elbeuf, Lille, et plein d’autres villes encore. »

 

Certaines ont été mises en œuvre comme la carte « famille monoparentale », à Paris et à Ris Orangis. Il n’y a certes pas de support physique, et les contours sont encore parfois un peu flous mais « ce qui nous importe, c’est la reconnaissance des familles monoparentales et le fait qu’on y adjoigne des droits », précise Colombe Brossel.

 

A Montpellier, une autre initiative concerne le répit. Depuis 2024, des week-ends d’évasion à tarif symbolique sont proposés aux mamans solos et à leurs enfants. 214 familles en ont déjà profité. « C’est bien parce que c’est agile, c’est souple. Mais il va falloir que ça suive au niveau national pour qu’il y ait une égalité pour toutes les femmes concernées, » prévient Colombe Brossel. Olivia Barreau renchérit : « Il existe des initiatives locales et des aides nationales sur lesquelles il n’y a aucune communication. Résultat : très peu de personnes en bénéficient. De plus, les mères n’ont pas de temps pour remplir de la paperasse. Elles ne prétendent donc pas à ces prestations. Il est primordial qu’un guichet unique s’ouvre pour que toutes les cheffes de famille puissent bénéficier des mêmes droits ».

Mère isolée ? Non, cheffe de famille !

Cheffe de famille. C’est une terminologie à laquelle Olivia Barreau tient beaucoup. « Je leur dis toujours : « vous êtes cheffe de votre entreprise familiale ». L’analogie est volontaire : ces femmes pilotent une organisation complexe (logistique, finances, ressources humaines, stratégie éducative…). Les nommer « cheffes » remet leurs compétences au centre, alors que « mère isolée » pointe ce qui leur manque. « Les femmes s’approprient cette identité avec fierté. Quand on leur dit « vous êtes cheffe de famille », elles se redressent. Ça leur redonne, une posture de pouvoir et de responsabilité. »

 

Cette appellation vient reconnaître un statut. Et c’est de là que tout doit partir. Colombe Brossel l’exprime très clairement : « Il faut commencer par reconnaître parce que c’est la reconnaissance, le fait de nommer, le fait de dire de qui on parle, qui nous permet de lutter contre le cumul d’inégalités. » Et de ne plus invisibiliser cette partie de la population. Une fois le statut mis en place, la sénatrice voit 4 grands chantiers à adresser :

  • le pouvoir d’achat, largement lié à la question de la pension alimentaire
  • l’accès à l’emploi
  • l’accès au mode de garde
  • l’accès au logement

 

Même si dernièrement, les combats n’ont pas tous été victorieux, quelque chose a définitivement changé. « Nous avons collectivement mis un pied dans une porte. Ce sujet ne peut plus être balayé d’un revers de la main » assure Colombe Brossel. La preuve ? Olivia Barreau organise le 28 août prochain la première université d’été de la monoparentalité. Au moment même où les partis politiques se retrouveront dans leurs universités d’été respectives pour lancer la campagne des présidentielles. Gageons que les futurs candidats ne pourront ignorer 2 millions de mamans solo.

Laure Marchal

Laure Marchal

Laure Marchal est à la fois journaliste et consultante éditoriale et intervient aujourd’hui dans la start-up Valeur&Valeurs dont la mission est de dévoiler la singularité et les « valeurs » de l’individu dans l’entreprise. Laure a également co-écrit un podcast sur le handicap et la résilience.
Pour ViveS, Laure incarne le dynamisme et la confiance dans tous les possibles. Elle va à la rencontre des femmes pour écouter et nous raconter leurs parcours.

LE + VIVES

À CONSULTER

Des pistes d’actions 

Voici la liste des 10 recommandations du rapport des sénatrices Brossel et Gosselin sur la monoparentalité, et les 41 recommandations du rapport Lacovelli.

Des guides pour aller plus loin

Le rapport monoparentalité et pauvreté
Un état des lieux chiffré qui recense les bonnes pratiques de terrain et appelle à une réforme urgente du modèle fiscal pour les familles d’aujourd’hui. A lire ici.

Un guide pour les entreprises 

Faciliter l’accès à l’emploi des mamans solos est un enjeu de taille. Ce guide propose des solutions pour outiller les PME ET TPE afin de les aider à recruter, à accompagner et à fidéliser les mamans solos.

À REJOINDRE

La première université d’été dédiée à la monoparentalité

Olivia Barreau organise cet événement le 28 août prochain, à Paris. Trois axes majeurs seront abordés : la justice fiscale, le répit et la santé, l’accès aux droits et à l’autonomie.

Plus d’infos à venir sur le site de Moi et mes enfants.

Le collectif Mères déters
Ce collectif militant fondé par Wafa, Sarah et Yvonne, défend la justice sociale et fiscale des mères isolées et a fait signer son Pacte des 10 mesures à 17 maires élus aux municipales 2026.

À SUIVRE

La publication le 28 mai de la nouvelle note de l’Observatoire de l’émancipation économique des femmes sur le coût de la monoparentalité pour les femmes, rédigée par Lucille Quillet et Elsa Foucraut, à retrouver ici

À LIRE

Un livre pour s’attaquer aux clichés

Les autrices déconstruisent 16 clichés tenaces, de la « veuve éplorée » à la « mère assistée », qui façonnent encore le regard porté sur la famille monoparentale. Un travail collectif (19 chercheurs et chercheuses), dirigé par deux sociologues, qui montre comment ces représentations archaïques entretiennent une réponse politique inadaptée.
« Idées reçues sur les familles monoparentales », de Marie-Clémence Le Pape, Clémence Helfter. Ed. Le Cavalier Bleu, 2024.

 

Un livre pour briser les tabous

Sorti le 15 mai dernier, cet ouvrage donne la parole à dix parents solos sur des sujets aussi variés que le deuil, la charge mentale, la PMA/GPA, le handicap ou les violences. Le tout enrichi d’éclairages d’experts. Il est préfacé par Christiane Taubira.

« Chroniques de la monoparentalité contemporaine », de Awa Camara et Olivia Agostini, Second Souffle Éditions, 2026

 

Un livre pour les enfants
Trois récits tendres : l’annonce du divorce, la vie entre deux maisons, le conflit parental. Chacun est prolongé par des clés psy et des outils concrets pour mettre des mots sur les émotions.

« Quand les parents se séparent – Les petites histoires Filliozat », de Virginie Limousin, Isabelle Filliozat, Éric Veillé. Ed, Nathan, 2021.

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