C’est le succès de cet automne au cinéma. Le film « La femme la plus riche du monde » a dépassé les 900 000 entrées depuis sa sortie le 29 octobre. Porté par un duo époustouflant – Isabelle Huppert et Laurent Laffite – il est inspiré de l’histoire de Liliane Bettencourt, l’héritière de L’Oréal, et de sa rencontre (coûteuse) avec le sulfureux photographe François-Marie Banier. Le film nous entraîne dans l’intimité de Marianne Farrère, aussi fortunée que fantasque, prête à tout et surtout à dépenser beaucoup pour pimenter un quotidien trop cadré, uniquement dicté… par l’argent.
On rit beaucoup durant le film. On en sort aussi avec une conviction : ce n’est pas facile d’être une femme riche… Aussi difficile sans doute que d’être une femme libérée ! « Riche ? Le mot n’est pas très joli ! » lance l’héroïne au début du film. Dans nos imaginaires, la femme riche est soit une héritière, soit une courtisane. Ce n’est guère valorisant, ni valorisé. Le message sous-jacent est clair : l’argent, c’est mal…
Les entrepreneures loin derrière les héritières
Le classement annuel du magazine Forbes l’a confirmé encore cette année : les quatre femmes les plus riches du monde sont des héritières – trois Américaines et une Française. Alice Walton (Walmart), occupe le haut du podium devant Françoise Bettencourt-Meyers (la fille de Liliane, représentante de la 3e génération de la famille actionnaire de L’Oréal), Julia Koch et Jacqueline Mars, héritières des entreprises éponymes.
Rares sont les exemples connus et célébrés de femmes ayant bâti par elles-mêmes leur fortune. Comme le démontrait avec efficacité l’excellent documentaire de Véronique Préault diffusé sur Arte en mars dernier, « Les femmes riches ne courent pas les rues ».
Certes il y a des exceptions, dans les cosmétiques d’ailleurs (la beauté réussit aux femmes, un cliché ou une vérité ?) : Helena Rubinstein, Estée Lauder, Elizabeth Arden… toutes trois incarnent le succès à l’américaine. Mais en France ? De tels rôles modèles manquent terriblement. Le classement 2025 des 500 fortunes de France de Challenges l’illustre parfaitement : les entrepreneures arrivent très loin derrière les héritières. Eléonore Crespo, la fondatrice de la licorne Pigment, première femme à entrer au Next40 (les 40 start-up technologiques les plus prometteuses du pays), pointe à la 281e place tandis que la créatrice de la marque de vêtements Sézane, Morgane Sézalory, occupe la 433e place… Et ces femmes se montrent plutôt discrètes sur leur fortune.
De l’argent à la clé
Heureusement, pour casser les codes et nous décomplexer, il y a Kelly Massol ! La fondatrice des Secrets de Loly ne s’en est jamais caché : son but était de « devenir millionnaire ». Elle l’a répété à plusieurs reprises, lors de différentes interviews, notamment dans le podcast de Pauline Laigneau ou encore celui de Yomi Denzel. Issue d’une famille modeste, confrontée au manque dans son enfance alors qu’elle côtoyait des « gosses de riches » dans les beaux quartiers, puis à la maltraitance par sa propre mère, la jeune femme d’origine antillaise a su très tôt qu’elle voulait dépasser sa condition. Et pas seulement décrocher un CDI avec un salaire correct. Elle raconte cash les sacrifices qu’elle a consenti pour développer sa boite – 70 heures de travail par semaine, se payant un simple SMIC pendant des années, puis passant royalement à 2400 euros par mois en 2022, treize ans après la création de sa marque de produits capillaires, avant qu’un fonds d’investissement entre au capital de son entreprise… Elle bascule alors dans un autre monde et s’offre des folies grâce à sa toute nouvelle fortune – habiter dans un château, voyager en jet privé, acheter une maison au Portugal, etc.
Kelly Massol assume d’être une femme riche… et de vouloir encore plus. Elle déconstruit les stéréotypes : une femme riche n’est pas forcément vénale. Elle a simplement de l’ambition. Et l’ambition féminine dérange. Celle d’une femme noire est carrément ignorée. « On est constamment sous-estimée », témoigne Kelly Massol, qui assure : « on ne nous prépare pas dans la vie à réussir ».
La sociologue Laurence Bachmann, autrice de « L’argent à soi, les préoccupations sociales des femmes à travers leur rapport à l’argent » (2009), nous l’avait expliqué dans le premier épisode du podcast Osons l’oseille : les femmes ont toujours travaillé, mais ont toujours été exclues de l’argent. La femme était cantonnée à la sphère domestique, celle du don ; la sphère publique, celle de la production et de l’argent était réservée aux hommes. Quant à Jeanne Lazarus, elle nous rappelait cette suspicion qui a longtemps pesé sur la femme qui travaille : « est-elle vraiment pure, n’a-t-elle pas une trop grande liberté ? »
Ce que la député Marie-Pierre Rixain, engagée pour l’indépendance économique et financière des femmes, résume parfaitement ainsi : « l’argent des femmes n’a jamais été pensé comme légitime et souverain ».
Car oui, une femme peut devenir riche grâce à son travail : c’est ce que nous prouve Kelly Massol avec force. Elle démarre en 2009 avec une mise de 1500 euros pour fabriquer des shampoings et des crèmes dans sa cuisine vendus aux fans de son blog Boucles et coton. « J’ai dit très tôt que je serais millionnaire, m’a-t-elle confié sur la scène du salon SME en octobre dernier devant un parterre d’entrepreneurs. Je sais saisir ou créer des opportunités. Surtout, mon ambition a toujours été d’aller concurrencer les plus gros acteurs du secteur, donc forcément il y a de l’argent à la clé ! Quand j’ai commencé dans ma cuisine, je m’imaginais déjà titiller L’Oréal. »
Cette vision et cette détermination l’ont portée : « je n’ai pas une haute opinion de moi-même, je sais simplement ce que je suis, ce que je vaux, je sais d’où je viens et où je vais » affirme-t-elle. Elle travaille d’arrache-pied : « J’ai occupé tous les postes de mon entreprise : j’ai fait les formules, j’ai fait les livraisons, j’ai fait les calculs, j’ai fait la compta, j’ai tout fait. » Et puis elle apprend, elle pose des questions. Comment on industrialise ? Comment on lève des fonds ? Et même si elle rêve d’être millionnaire, elle ne précipite rien : « j’ai eu beaucoup de patience au démarrage, je suis capable de manger des pâtes tous les jours pour le bénéfice de la société. Il faut se rémunérer mais il ne faut pas être gourmand. Il faut savoir où sont vos priorités.»
Celle de Kelly Massol il y a quinze ans était claire : répondre aux besoins des femmes aux cheveux bouclés, frisés, crépus. Les aider à s’assumer. Ouvrir un marché, ignoré des leaders, et grandir. « Avant de me montrer au monde, j’ai attendu de faire 10 millions d’euros de chiffre d’affaires, révèle-t-elle. Je voulais verrouiller que ne n’avais pas juste eu de la chance ».
Ce patrimoine qui va changer de mains
Vouloir être une femme riche, c’est à la fois vouloir garantir sa liberté et peser sur le monde. Regardez Melinda Gates. Une héritière, d’une certaine façon. Divorcée en 2021 de Bill Gates le fondateur de Microsoft, elle a bénéficié d’une donation de plusieurs milliards de dollars. Des sommes qu’elle investit désormais au service de la cause des femmes à travers son fonds Pivotal Venture. MacKenzie Scott, l’ex épouse de Jeff Bezos, est quant à elle devenue l’une des plus grandes philanthropes américaines, grâce aux actions d’Amazon reçues lors de son divorce.
Si ces deux exemples sont exceptionnels, l’ère des femmes (plus) riches va bientôt advenir. Du fait de l’évolution démographique en cours, un énorme transfert de richesse intergénérationnel va avoir lieu dans les prochaines années. Cette transmission de patrimoine inédite va se faire majoritairement vers les femmes selon les experts financiers. Ce serait 124 000 milliards de dollars qui changeraient de main d’ici 2048 selon le cabinet américain Cerulli Associates. Et les analystes de Bank of America estiment que 70% de cette richesse sera transmise aux femmes dans les vingt-cinq prochaines années, d’abord aux épouses survivant à leur conjoint, puis à leurs enfants, et donc en partie leurs filles.
En Europe, les femmes détiendront ainsi près de la moitié des actifs, du jamais vu. Elles sont également de plus en plus éduquées – elles représentent désormais 62% des jeunes diplômés en France – avec une plus grande capacité à négocier leurs salaires. Certes, le monde du travail reste façonné par les codes masculins, comme le décrypte Lucile Quillet dans Les méritantes, et l’écart de salaires persiste entre les femmes et les hommes. Les gagnantes sont encore trop peu nombreuses.
Reste l’investissement et l’entrepreneuriat, les deux voies privilégiées pour se construire un patrimoine, en dehors de l’héritage. Les femmes sont-elles prêtes à s’y engager ? Elles sont encore deux fois moins nombreuses que les hommes à investir en Bourse, selon le Baromètre ViveS 2025. Et elles ne représentent aujourd’hui qu’un tiers des entrepreneurs en France, un chiffre qui stagne depuis une dizaine d’années.
Mais le jour se rapproche où entendre une femme dire « je veux être riche » sera juste normal, comme cela semble normal à chacun d’entre nous d’entendre une femme dire « je veux être éduquée » ou « je veux travailler ». C’est une question d’image et de représentations. Il nous faut davantage de Kelly Massol !